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INTERVIEW DE JERZY SKOLIMOWSKI

 

Entretien avec Willy Kurant
Chef-opérateur du film Le départ de Jerzy Skolimowski.

On a l’impression qu’en vous appelant pour faire la photo du film Le départ, Jerzy Skolimowski voulait
recréer une atmosphère similaire à Masculin Féminin, de Jean-Luc Godard, dont vous étiez le directeur
photo et dont Jean-Pierre Léaud était déjà l’acteur principal.

Absolument. C’est un choix évident par rapport à ce film, mais qui n’est pas non plus aussi simple. En réalité il m’a appelé
parce qu’il avait vu Masculin Féminin, que l’on appartenait tous les deux à une Nouvelle Vague internationale, mais il m’a
appelé surtout parce que je connaissais très bien la productrice du film (Elisabeth Riquier des Films Elisabeth), par l’intermé-diaire
d’un ami commun graphiste chez qui j’allais très souvent. Skolimowski a pris pratiquement toute l’équipe image de
Masculin Féminin en bloc, tout en me prévenant qu’il ne voulait pas les mêmes cadrages que Godard. Il me reprochait de
couper les personnes en deux sur les bords de cadre, mais c’est Godard qui m’avait demandé de couper les personnes
ainsi ! Sur Le départ, je suis devenu cadreur-opérateur du film, c’était l’époque qui commandait cela, et je me suis ensuite
merveilleusement entendu avec Skolimowski, tant au niveau de la lumière que du cadre. C’est une photo réalisée un peu à
l’arrachée avec très peu de moyens. L’équipe était minimale, il devait y avoir une douzaine de personnes pour faire ce film.
C’était bien sûr les années de rage de Jean-Pierre Léaud, qui était très difficile à contrôler. Je me souviens avoir été à l’arrière
d’une voiture avec Jean-Pierre Léaud au volant : ce n’était pas la chose la plus rassurante de la vie ! Couché en travers sur ses
genoux, je le filmais de travers, n’ayant pas de monture caméra comme maintenant. Lui-même était assis sur un chauffeur qui
tenait le volant, et les scènes du film se tournaient comme cela. Je n’étais pas toujours très rassuré. Nous avions pris le parti
de tourner le film sur une pellicule noir et blanc et d’éliminer les gris. J’avais fait changer le gamma (temps de développement
de la pellicule) pour développer, il était très élevé, et me permettait d’obtenir des noirs et des blancs prononcés. J’étais
d’ailleurs étonné d’avoir été incendié ou caramélisé aux Cahiers du cinéma quand le film est sorti, sous prétexte que la photo
était « sale » : je ne sais pas où ils avaient vu la copie, peut-être avait-elle été traitée par un sous-laboratoire correspondant
du laboratoire qui l’avait traitée à l’origine. J’ai toujours voulu que la photo du film soit contrastée.

Comment Skolimowski vous a présenté le projet du film Le départ ?

J’ai lu un scénario qui était très anecdotique. En français.
Le problème sur le plateau était la communication, moi je n’avais pas de problèmes, je parlais avec Skolimowski en anglais et
en russe, j’étais d’ailleurs un des seuls à communiquer directement avec lui. La seule chose que Skolimowski n’avait pas
comprise, c’était les règles d’horaires de travail. À un certain moment, les horaires de tournage ont pris des proportions
insensées. Il décidait parfois de travailler très tard, et dans le système belge, ça ne fonctionnait pas comme çà !

Quels étaient les parti pris formels qu’il vous avait énoncés ?
Il avait des directives. Nous avons eu un jour une conversation à table, où il parlait d’un plan qui ne raccordait pas. Alors, Jean-Pierre
Léaud a léché son steak, a brandi sa fourchette en disant : Godard a dit « les raccords, on n’en a rien à foutre ! » Alors
Skolimowski m’a regardé, on a tous deux éclaté de rire, et on lui a répondu « si, les raccords, ça compte, nous on sort d’une
École de cinéma ! Je fais un film avec des raccords ! ». Dans son système « à l’arraché », je travaillais pas mal caméra à la main,
avec la Caméflex, en son témoin, comme pour tous les films de l’époque. J’avais un assistant-opérateur venu de Paris, un
deuxième assistant en Belgique, le chef-machiniste était français, c’était une espèce de grand lutteur qui émerveillait Skolimowski.
Il avait ainsi un point commun avec lui. Il trouvait toujours des moyens pour bidouiller les voitures afin d’accrocher la
caméra. J’ai reçu très peu d’instructions de cadre, Skolimowski se mettait au viseur de la caméra, élaborait les cadres que
j’exécutais ensuite. J’étais assez adroit à la main, il était très content. Techniquement, je me souviens assez peu de la manière
dont j’ai fait les choses, visuellement je me souviens d’une espèce de rendu noir et blanc que je voulais, assez proche du
cinéma de studio des années 20, noir très noir, et blanc très contrasté. Je ne voulais pas de cette image granuleuse, très néo-nouvelle
vague dans les années 70. Et j’essayais quand même que l’image ait du punch. Cette idée a séduit Skolimowski. Sinon,
nous avons travaillé avec des objectifs normaux. Aucun des moyens techniques actuels n’existait. J’ai augmenté la sensibilité
de la pellicule. Beaucoup de scènes nocturnes dans les rues de Bruxelles ne sont pas éclairées du tout. Là, un jour, il y a eu
un moment extraordinaire : Jean-Pierre a léché le volant de la 2 CV, a éraflé dix voitures dans la rue, a oublié la phrase qu’il
devait dire, puis a dit à Skolimowski, à l’arrière de la voiture « excusez-moi, j’ai eu un trou » alors qu’il devait simplement dire
« Oui, oui » C’était un moment assez extraordinaire !

Est-ce que Jean-Pierre Léaud improvisait souvent ?
Skolimowski ne parlant pas français, il en a « profité » pas mal, c’est ce qui fait aussi un des charmes du film.

Vous rappelez-vous de la scène du transport d’un miroir ?
Ce n’est pas moi qui l’ai faite. Le tournage était terminé et il y a eu deux jours de prises de vues additionnelles qui ont étéassurées par un collaborateur polonais de Skolimowski.

Je me demandais si ces scènes étaient préméditées où s’il y avait eu une invention au tournage ?
Je pense que c’était prémédité.

Quand on voit le film, on a l’impression qu’il y a un équilibre entre les deux, entre la préméditation et
l’improvisation.
Il y a certainement les deux. C’est tellement lointain !

Est-ce que Skolimowski faisait un découpage très précis ?
Dans la tête, absolument, avec un potentiel d’improvisation quand même. C’est pour cela que je racontais l’anecdote au
restaurant avec Jean-Pierre Léaud : dans sa tête, tout était « raccommodé ». Il avait de très bonnes idées de montage.

Dans Le départ, il y a une utilisation importante et judicieuse de la profondeur de champ, et une vraie composition de
l’image.
C’est un peintre. C’est absolument un cinéaste visuel. Et je n’ai jamais eu de problèmes en travaillant avec ce genre de
cinéaste. Les gens ironisaient quand je travaillais avec Godard mais ils ne savaient pas ce que c’est que de travailler avec lui.
Godard est un mec génial, mais il avait quand même des parti pris très personnels et des phrases assez cruelles. Dans sa
destructuration de l’image, il savait ce qu’il voulait, lui aussi était très visuel. Pour Masculin Féminin, j’ai poussé aussi le
contraste de la pellicule. Quand on a affaire à quelqu’un de visuel, on parle le même langage. On a des problèmes avec les
gens qui ont peur de la caméra, du cadre, de la lumière, peur du temps passé sur la lumière. Ce n’est jamais le cas avec ces
réalisateurs-là. En Amérique, la première chose qu’un acteur apprend, c’est « Hit the light, hit the mark » : « Soyez dans la
lumière, soyez sur vos marques ». Ces acteurs comprennent que le moment fort sera celui où ils sortiront de l’ombre,
entreront dans la lumière (et dans le gros plan), un moment fort, au niveau de leur interprétation, et au niveau visuel. Il m’est
très souvent arrivé, en demandant à un acteur hexagonal d’essayer d’être un peu dans ses marques, d’obtenir la réponse
suivante : « tu ne vas quand même pas me donner des leçons de comédie ». Et en même temps il y a cette contradiction :
ils admirent tous ces grands acteurs américains de l’Actor’s Studio. Mais certains de ces acteurs américains sont rageurs,
effacent leurs marques : j’ai travaillé sur un film avec Ed Harris qui effaçait de rage les marques ; ça devient alors entre
l’acteur et le chef-opérateur/cadreur une partie de ping-pong effrénée !
J’aime beaucoup les accidents de tournage car ils amènent plusieurs choses. Il y en a eu plusieurs dans Le départ. Des acteurs
qui ne sont pas en place, des mouvements où j’ai « filé » avec la caméra sur un truc vers lequel je ne devais pas aller. Tous les
films étaient en post-synchro à l’époque et on avait plus de liberté avec un appareil léger.

Il y a un beau plan-séquence dans Le départ, quand Léaud sort de la Porsche et demande à s’inscrire pour le
rallye.

Oui, absolument. Plan fait à la main. J’ai d’ailleurs utilisé ma propre caméra, qui n’était pas dans un très bel état à la fin du
tournage…
Elisabeth Riquier dirigeait aussi le magazine de l’automobile. Cela nous a permis notamment d’obtenir des voitures gratuitement.
La Mustang qu’on voit dans une scène à un moment donné, était celle que Skolimowski a obtenue grâce au film.
Pour la petite histoire, je pense qu’il a fait le film pour avoir cette voiture…

Combien de temps a duré le tournage du Départ ?
Très peu de temps, quatre ou cinq semaines.

Est-ce que Jerzy Skolimowski multipliait les prises ?
Très peu de prises. 3 ou 4. Il avait probablement déjà en tête le montage de son film.

Le Départ était post-synchronisé... Est-ce qu’il y avait une différence entre les dialogues sur le plateau et les
dialogues entendus dans le film ?
Absolument. Il s’agissait sans doute de libertés que Jean-Pierre Léaud a dû prendre avec son dialogue écrit. Ensuite, il s’est
retrouvé avec le texte écrit pour le synchroniser avec quelque chose qui n’avait pas été dit et dont il ne se souvenait pas.

Skolimowski est-il selon vous un cinéaste instinctif ?
Je le crois, oui. Parce qu’il a été boxeur : c’est ma théorie. Quand on lui donne un coup, il peut répondre. Il a cette forme de
défense.

Il y aussi beaucoup de plans volés dans Le départ, notamment dans les scènes du Salon de l’Auto...
C’était ma grande spécialité. J’ai fait des reportages pour 5 Colonnes à la Une. J’admirais Flaherty et Joris Ivens. Je viens de
cette école-là.

Certains producteurs de l’époque haïssaient quand je volais des plans parce que ce n’était pas dans le plan de travail.

Et l’homme qui a un infarctus au milieu de la foule...
C’était mis en scène bien sûr.

Mais les réactions des gens étaient vraies !
Oui, absolument. Il y a d’ailleurs un type de la foule qui a voulu se battre avec nous... Skolimowski et son machiniste se sont
mis en garde et tout s’est réglé. C’était pour une bêtise. À l’époque, on ne vous faisait pas un procès quand vous piquiez un
plan ! Je voudrais faire un film sur le métro, quelque chose d’expérimental sur le rythme, la cadence et la nervosité des
Parisiens. Mais ce n’est plus possible ! À l’époque de Masculin Féminin, je prenais la caméra et un assistant et j’allais filmer des
plans pour Godard dans le métro. Je ne pourrais plus faire ça maintenant, je me ferais casser la gueule, on me demanderait
du fric !

Propos recueillis à Paris par Bernard Payen, le 18 juillet 2001.
Copyright : Cinémathèque Française 2001